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L’ESPRIT DU TERRORISME par Jean Baudrillard

U.S. forces demonstrate entry tactics used by the Iraqi counter terrorism force (...)

Introduction d’un article de Jean Baudrillard, paru dans Le Monde en date du 03 novembre 2001.

Des événement mondiaux, nous en avions eu, de la mort de Diana au Mondial de football – ou des événements violents et réels, de guerres en génocides. Mais d’événement symbolique d’envergure mondiale, c’est-à-dire non seulement de diffusion mondiale, mais qui mette en échec la mondialisation elle-même, aucun. Tout au long de cette stagnation des années 1990, c’était la « grève des événements » (selon le mot de l’écrivain argentin Macedonio Fernandez). Eh bien, la grève est terminée. Les événements ont cessé de faire grève. Nous avons même affaire, avec les attentats de New York et du World Trade Center, à l’événement absolu, la « mère » des événements, à l’événement pur qui concentre en lui tous les événements qui n’ont jamais eu lieu.

Tout le jeu de l’histoire et de la puissance en est bouleversé, mais aussi les conditions de l’analyse. Il faut prendre son temps. Car tant que les événements stagnaient, il fallait anticiper et aller plus vite qu’eux. Lorsqu’ils accélèrent à ce point, il faut aller plus lentement. Sans pourtant se laisser ensevelir sous le fatras de discours et le nuage de la guerre, et tout en gardant intacte la fulgurance inoubliable des images.

Tous les discours et les commentaires trahissent une gigantesque abréaction à l’événement même et à la fascination qu’il exerce. La condamnation morale, l’union sacrée contre le terrorisme sont à la mesure de la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté. Car c’est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous. (…)

Jean Baudrillard

Pour en  savoir plus :

. Lien direct vers l’archive (payante) de cet article sur Le Monde.fr
. Lien direct vers une traduction anglaise (gratuite) de cet article sur Harper’s Magazine

LE REVEIL DES SOURCES

2009/08/26 Commentaires fermés

reveilsources

« Puis tout d’un coup il y a eu un énorme grondement tout autour de nous, le ciel s’emplit de choses ressemblant à de gigantesques chauves-souris qui fondaient et piquaient sur nous avec des cris perçants, tandis que nous foncions, capote baissée à 160 et des poussières. » – Hunter S. Thompson, extrait de Las Vegas Parano.

01 Août 2009, 16 heures 30.

Deux années se sont écoulées depuis les événements extraordinaires précédemment relatés dans KiCHIGAI (voir Abode of Chaos’ Spirit, Musée de l’Organe – 2007).

Canicule, effet de serre, terrasses aux trois-quarts vides, les façades de la place des Terreaux s’effondrent comme une série de montres molles. Quelques rares touristes errent sur un parvis dont les dalles irradient sous la chaleur. Je m’aventure à mon tour. Comme poussé par une main invisible, un landau vient buter à mes pieds sur le rebord du trottoir. Vide. Le fils du Diable est retourné se promener sur le boulevard des Belges. Une iroquoise écarte généreusement les jambes au bord de la fontaine. Sa minijupe remonte sur ses cuisses, exhibant un string léopard. Tétons plaqués contre un t-shirt frappé d’un Christ en croix sur fond de circuits électroniques, la créature punk exsude une sexualité vorace. Nos regards se croisent, elle crache par terre.

Une berline grise stationne à la borne de taxi de l’angle de la rue du Président Edouard Henriot. Rapide coup d’oeil du chauffeur qui m’analyse, regard perçant à travers les vitres du véhicule. J’ouvre la portière et m’introduis avec soulagement dans l’habitacle climatisé. Nous échangeons un signe de tête, j’annonce ma destination.

– Je vous dépose vers le centre du village ?
– Oui, vers le centre, s’il vous plaît.
– Vous allez visiter la Demeure du Chaos ?

Je réponds mécaniquement que j’ai rendez-vous à la Demeure du Chaos, regrettant presque aussitôt mes mots.

– Ah ? Je suis en train de lire Un étrange témoin raconte et je suis impatient de rencontrer Monsieur Ehrmann…

La voiture s’ébroue en direction des bords de Saône. Rue d’Algérie, les boutiques sont vides. Les soldes ne font plus recette. SMIC à 1337,70 Euros, 30 années de dettes sur le dos pour un pavillon préfabriqué et une famille à nourrir. Tout ça pour s’éteindre à l’âge de la retraite, laminé par un cancer de la prostate. Les hobos de la Grande Dépression des années 30 avaient raison : rompre avec les illusions, déprogrammer la machine. La décroissance qui s’impose comme méthode de survie à l’échelle sociétale.

– Ils l’ont lâché ! Vous le savez, n’est-ce pas ? Ils l’ont lâché !

Injectés, les yeux de mon conducteur me fixent à travers le rétroviseur. Gêné, je souris d’un air vaguement entendu. Nous abordons la voie rapide, laissant Lyon et les pentes de Fourvière derrière nous. Une limousine noire nous double, frôlant de près notre véhicule. Le chauffeur grommelle quelques mots inintelligibles. Poliment, je le prie de répéter.

– Ils passent à travers la ville, ils traversent la matière comme des vers !

Rire forcé et nouveau mouvement de sourcils dans le rétroviseur. Je me détourne, préférant me concentrer sur le paysage. Les murs d’enceinte sont imposants, les pelouses vertes, lisses, immaculées. Pas un nain de jardin à l’horizon, l’impôt sur la fortune se passe de simulacres de plâtre. Un aviron file sur la rivière. Le soleil imprime les vaguelettes de son étrave d’une pluie d’étincelles. Délice de la bourgeoisie lyonnaise, on jurerait que le temps s’est arrêté dans la vallée. Le tumulte des crises mondiales à répétition, économiques ou pandémiques, m’apparaît bien lointain.

Des éclats de voix nous parviennent d’un attroupement sur les rives de l’Ile Barbe. On chante. Des silhouettes diffuses s’agitent autour d’une forme humaine maintenue au sol, des coups pleuvent. Plus loin, une carcasse de voiture achève de se consumer au pied d’une tour médiévale. Grasse, poisseuse, une fumée noire nappe la scène. L’odeur est pestilentielle. Instinctivement, le chauffeur ralentit. Sortant de la foule, un quinquagénaire bien mis se tourne vers nous et lève deux poings rouges, sanguinolents, d’un air de défi. Malgré la distance, l’homme dégage une sensation de puissance. Un mot me traverse l’esprit : CAC 40. Je constate avec soulagement que nous reprenons de la vitesse. Légère sensation de nausée sous l’accélération.

La litanie reprend.

– Le groupe Carlyle, la famille Sarkozy. Ils sont tous de mèche. Vous saviez que le demi-frère de notre président est le co-directeur des investissements du groupe ? Que celui-ci a été relancé par Frank Carlucci, un ancien de la CIA, à la fin des années 80, et que ce sont tous des proches de la famille Bush qui pactisait elle-même sous prétexte d’anti-communisme avec le révérend Moon ?

J’acquiesce en haussant les épaules. Nous passons devant la façade chamarrée du restaurant de Paul Bocuse. Trous de vers, rituels sataniques, magie noire / magie de pouvoir au sommet de Cologny et énièmes dimensions spatio-temporelles, je ne connais que trop bien le folklore paranoïaque. Les excités de la conspiration commencent toujours par les hauts-fonds affairistes avant d’enchaîner sur les grands sauriens polymorphes qui dirigent notre planète à l’ombre des tours.

La sensation de malaise revient, s’ancrant au plus profond de mon estomac.

– … de l’intérêt de cette nouvelle topographie numérique pour les militaires ! Vous me suivez ? A contrario, prenez le cas de milices américaines, comme la milice du Montana ou encore de Timothy Mc Veigh, le gamin qui a fait exploser l’immeuble du FBI ! Ah, ils peuvent multiplier les décrets, empiler les serveurs, mais il est déjà trop tard. On ne pourra plus faire machine arrière ! La boite de Pandore est ouverte !

La tête me tourne. Plus qu’une seule envie, arriver à Saint-Romain-au-Mont-d’Or et sortir de cette voiture. Un câble tombé du plafond se balance devant mes yeux. Je le suis du regard. Tout devient très flou, je me sens partir, aspiré. Des vagues d’images m’assaillent ; machines-outils, lueurs de forges industrielles et hurlements des plaques de métal qui s’écrasent, cabossées, déstructurées. Flash-backs en rafale. Un poste-frontière dans la poussière du désert libyen. Le portrait du colonel Mouammar al-Kadhafi s’évente sur une bannière lacérée. À ses pieds, un chien famélique tente vainement de chasser les mouches qui le harcèlent. Le cadavre d’un brahmane barre un trottoir de Madras. Un pan du Mur s’écroule à la lumière des lampes au tungstène sous les cris et les applaudissements de la foule. Mes orteils se crispent à l’intérieur de mes chaussures. Un, deux, trois, nous irons au bois. Les massifs rocheux des Monts d’Or nous contemplent. Alice dévisse au pays des merveilles. D’épaisses gouttes de sueur roulent jusque sur mes paupières. Taille fine, croupe cambrée, une jeune blonde mime la délectation en étalant le foutre sur ses globes siliconés. Son menton perle à la porte du bunker. Plongée sur une main gantée de blanc qui ausculte une série de corps enveloppés sous des bâches de plastique translucides. Un crâne géant me fixe entre deux containers, impassible sur son lit d’herbes folles. Les eaux rouges de la piscine grouillent d’une présence inquiétante…

… Réveil en sursaut. Le moteur décélère. Sensation de freinage, la voiture s’arrête devant le portail, à trois pas du portrait d’un Japonais joufflu aux cheveux filasse. Shōkō Asahara, le fondateur de la secte Aum, cerveau d’un attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Le soleil s’est couché. Une sueur glacée creuse mes reins. Le chauffeur se retourne vers moi et s’empare de mon poignet, le visage déformé par la démence.

– Moi aussi, je veux traverser le miroir ! Cet endroit… Les eaux montent ! Il le sait, il les observe. Ne perdez jamais les eaux de vue, ce sont elles qui vous livreront les premiers signes. Il faut surveiller le réveil des sources sous la Demeure, c’est la clé de tout ce qui va suivre.

M’arrachant à son emprise, je lui jette une poignée de billets et m’extirpe précipitamment de l’engin. Le sol oscille sous mes pas, un dogue allemand m’observe avec curiosité de l’intérieur des grilles. Ambiance, il tient dans sa gueule une réplique de mine anti-personnelle. Coup de sonnette, grésillement de la communication :

– Euh, bonjour… j’ai rendez-vous avec Thierry Ehrmann.